Comment préserver un paysage vivant tout en accompagnant son évolution ? C’est le rôle que nous a confié l’UNESCO en inscrivant les Coteaux, Maisons et Caves de Champagne sur la Liste du Patrimoine mondial et dont la Mission assure la responsabilité aux côtés des élus, des représentants de l’Etat et des citoyens. Entre expertise, dialogue et exigence, la Mission intervient idéalement dès la naissance des projets pour en assurer la qualité et la cohérence. Plongée dans les coulisses de cette mission essentielle à travers le témoignage de Jean-Paul Richardot, vigneron à Loches-sur-Ource dans la Côte des Bar (10) et administrateur du SGV.
Quelle est la situation actuelle concernant les ENR dans la côte des Bar ?
La Côte des Bar est globalement épargnée par les projets éoliens, notamment grâce à sa localisation dans une zone d’entraînement de la base aérienne de Saint-Dizier qui limite leur implantation. Concernant l’agriphotovoltaïsme, de nombreux projets ont été proposés, mais nous avons jusqu’à présent réussi à les esquiver en mettant en avant le risque de co-visibilité avec notre vignoble et nos paysages inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco.
À ce jour, un seul projet a abouti : une petite centrale de 7 hectares installée sur une ancienne décharge de matériaux inertes, en forêt et sans co-visibilité avec les zones sensibles.
Quels sont les enjeux spécifiques liés à l’intégration paysagère de ces projets ?
Nos paysages ne sont pas faits de grandes plaines, mais d’un ensemble de petites vallées où coule un cours d’eau, de plateaux étroits et un peu pentus. Implanter un champ photovoltaïque avec des panneaux tous les 12 mètres briserait cette harmonie et créerait une pollution visuelle incompatible avec notre identité. Dans la Côte des Bar, nous n’avons pas de gros pôles d’attraction comme les grandes Maisons, les crayères ou l’avenue de Champagne. Notre valeur ajoutée, ce sont nos paysages viticoles, pas des champs de panneaux solaires. Nous devons les préserver de tout projet qui pourrait altérer leur qualité visuelle. Je comprends les agriculteurs qui cherchent à diversifier leurs revenus, mais la préservation de nos paysages doit primer.
Comment concilier transition énergétique et préservation du paysage UNESCO ?
L’enjeu est davantage politique qu’environnemental. Je suis peut-être un peu intégriste mais je ne vois pas l’intérêt de mettre des éoliennes dans notre secteur faiblement peuplé : 22 000 habitants dans la Côte des Bar. II existe des alternatives discrètes : beaucoup de hangars viticoles, dont le mien, sont couverts de panneaux solaires invisibles depuis la route. Cela prouve qu’une transition énergétique respectueuse du paysage est possible.
Comment la Mission intervient-elle dans la côte des Bar ?
Je suis personnellement très sensible à la nature et à la beauté des paysages qui nous entourent. Même si je les côtoie depuis 50 ans, je ne m’en lasse pas. Moi qui suis récoltant-manipulant et qui ai en parallèle une activité oenotouristique, je vois les visiteurs que j’emmène en vélo électrique dans mes vignes s’arrêtent en chemin pour prendre des photos et s’extasier. Ils me confortent dans la haute opinion que j’ai de mon environnement. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. L’inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO est un bon catalyseur. La Mission s’emploie à faire prendre conscience aux populations locales qu’elles vivent dans un territoire unique, exceptionnel. Elle apporte aussi son soutien aux petites communes dans l’élaboration ou la révision de leurs PLU*. Elle ouvre les yeux des maires sur les composantes de leurs paysages, entre les vignes, les plateaux, les parties boisées. Je suis en relation étroite avec elle pour les projets lancés dans notre secteur et je peux vous dire que, sans elle, nous serions très démunis.
Pouvez-vous donner des exemples concrets ?
Un projet de centrale photovoltaïque a été validé à Bar-sur-Aube. La Mission est intervenue en amont pour s’assurer, par des visites de terrain, que le projet ne posait pas de problème de co-visibilité et pour conseiller les porteurs du projet sur des éléments favorisant son intégration, tel que le choix des couleurs de clôture ou l’implantation de haies. Dans le secteur de Champignol-lez-Mondeville et de Baroville, la Mission a aussi accompagné des propriétaires dans l’intégration paysagère de leurs constructions. La viticulture est le moteur économique de la Côte des Bar : elle génère des emplois, structure les paysages et anime nos villages. Quelquefois un gros bâtiment de vigneron ou des hangars qui se créent uniquement pour faire du photovoltaïque peuvent venir perturber ce paysage. Nous sommes attentifs à ces dérives. Pour autant, la Mission n’est pas un gendarme mais un accompagnateur. À titre d’exemple, elle a été interrogée sur la plantation de vignes semi-larges à la suite d’une étude. Eh bien elle n’a fait aucune objection du point de vue de leur impact sur le paysage.
Comment la Mission peut-elle aider à éviter certains écueils et à inscrire les projets dans une logique de long terme ?
En travaillant en amont et pas dans l’urgence. Plus la Mission intervient tôt, plus elle peut influer sur la conception des projets et éviter des ajustements a posteriori qui coûtent du temps et de l’argent aux porteurs. L’essentiel est d’avoir connaissance des projets dès qu’ils émergent. C’est aussi notre rôle en tant qu’élus au SGV de faire remonter des informations et de parler de la Mission, des recommandations exprimées dans ses Chartes ENR, de ses compétences. De plus en plus de communes savent que la Mission est là pour les accompagner, la sollicitent pour des avis ou des conseils. Cela génère beaucoup de travail pour elle, en particulier pour Francisco Andrade qui est notre référent.
En un mot ou une phrase, comment décririez-vous le rôle de la Mission Coteaux, Maisons et Caves de Champagne ?
Elle est là pour nous faire prendre conscience de la valeur de nos paysages, les préserver et les embellir sans bloquer l’évolution économique locale et accompagner les acteurs du territoire pour qu’ils s’approprient et protègent leur patrimoine.
* Plans Locaux d’Urbanisme
Pour aller plus loin, les chartes de conseils de la Mission : https://champagne-patrimoinemondial.org/mediatheque/ressources